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Le café-philo, quelle responsabilité pour le philosophe
Posted By admin On 30 novembre 2001 @ 10:11 In Les cafés-philo | No Comments
Je développerai dans cet article trois thèses, soumises à discussion :
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d’exercer, hors de l’école et dans la cité, un rôle à la fois philosophique et citoyen : le café-philo est… aujourd’hui dans cette perspective l’une des opportunités à saisir.Dans la mesure où ce café s’autodésigne comme « philo », il est légitime que ce qualificatif interpelle le « philosophe », et que celui-ci l’interpelle à son tour : « Est-il bien philosophique, comme son nom le prétend ? ». On pourrait penserque c’est une affaire de pratique, à examiner par la faculté de juger au cas par cas, et même selon le moment, et que ce serait malhonnêteté intellectuelle que de condamner a priori ce que l’on ne connaît pas. Certains cependant accusent au nom d’un principe : café ne peut rimer avec philo parce qu’il s’agit d’un lieu de commerce et non d’étude, de consommation de boissons et debrassage populaire d’opinions. Refuser d’y mettre les pieds serait préserver une certaine idée de la philosophie : rompre avec la foule de préjugés et les préjugés de la foule, car de l’agitation de lieux communs ne saurait sortir la « création de concept » (Deleuze fuyait ainsi toute discussion 2
). Nombre de philosophes qui ont bien voulu tenter l’expérience ont été vite confirmés dans ce qu’ils pensaient déjà : narcissisme expansé de la prise de parole publique du moi, engluement dans l’opinion (doxologie) et volonté d’amener les autres sur sa position (sophistique). L’affaire est entendue.
Paradoxalement cependant, d’autres philosophes se sont mis à participer aux débats, voire à animer ou créer des cafés-philo.
Ils ne demandent certes pas à une assemblée de discutants, comme d’ailleurs à une classe terminale, de construire de la philosophie au sens doctrinal. Mais ils pensent que ce peut être un lieu où précisément peut se travailler, parce qu’elles s’y expriment, la mise en question des opinions.
« Y aller ou pas » divise donc lacommunauté philosophique elle-même. C’est notamment poser la question du rôle du philosophe dans la cité. Celui-ci doit-il rester dans l’université, où il contribue à élaborer la philosophie actuelle et à transmettre le patrimoine philosophique à ses étudiants ? Doit-il cantonner son action au lycée où il a pour mission d’aider les élèves à penser pareux-mêmes, et à préparer le bac ? Ou doit-il sortir du monde de la recherche et de l’enseignement et s’adresser au peuple ?
Le rôle du philosophe dans la cité est un vieux problème depuis les grecs : Diogène interpellait cyniquement tout homme sur son passage, fut-il un gueux ou Alexandre le Grand. Socrate pratiquait la maïeutique sur l’agora d’Athènes avec Ménon l’esclave. Platon appelait le philosophe à redescendre dans la caverne libérer les prisonniers etc. Pourquoi l’impertinence du philosophe s’arrêterait-elle aujourd’hui aux portes du monde clos de l’école, et dans le cadre « pépère » du salariat ? N’a-t-il pas un rôle public à assumer dans l’espace public et la société civile 3
? Le café-philo pourrait être l’un de ces lieux d’interaction rapprochée, moins distante que la publication de livres (rarement exotériques), ou la conférence-débat organisée autour de sa parole savante …
D’autant qu’il y a un lien originaire entre philosophie et démocratie. Pour la première fois dans la Grèce de Périclès, ce n’est plusl’autorité qui s’impose à un groupe, mais l’argument qui fait autorité, par et dans l’exercice d’une libre parole. Les philosophes des Lumières lieront au 18ème consubstantiellement la démocratie à l’instauration d’un « espace public » organisant le droit d’expression d’une pluralité d’opinions. Ouvrant ainsi le champ de l’argumentation dans la discussion, ladémocratie donne du même coup une égale légitimité à la parole du sophiste qui veut (con-)vaincre, et à celle du philosophe appelant à la recherche de la vérité par l’exercice de la raison universelle.
Là intervient la responsabilité du philosophe dans le débat démocratique : empêcher de rabattre la discussion sur le triomphe de l’opinion qui l’emporte parcequ’elle fait nombre ; garantir la qualité discursive du débat démocratique par l’exigence du « meilleur argument » (Habermas), celui qui place la vérité rationnelle de la position avant son efficacité persuasive, et institue l’assemblée en « communauté de recherche » (Lipman) sur fond « d’éthique communicationnelle » (Apple). Tel peutêtre l’enjeu du café-philo, où cette vigilance peut, si elle s’exerce, devenir effective, parce que c’est un lieu où il s’agit d’échanger sur des idées, et non de décider pour l’action, où l’on peut donc tenir à distance les intérêts stratégiques d’un groupe.
Cette vigilance réflexive ne va pas de soi dans undébat d’idées. Un simple échange d’opinions ne garantit en rien la « philosophicité » des débats. Parler n’est pas penser. Il ne suffit pas de dire ce que l’on « pense » pour penser ce que l’on dit. C’est même le propre du pré-jugé de s’exprimer d’abord, sans avoir problématisé son propos, sûr qu’il est de son enracinement dans l’expérience, ignorant de ses sources,englué dans le vécu, l’individuel, le contingent. La parole en public est par ailleurs un pouvoir, qui se prend et s’exerce, se mesure à d’autres dans une interaction qui n’est pas seulement rationnelle et cognitive, mais affective et personnelle. Sociale aussi : elle met en jeu une image de soi à conquérir et préserver dans le groupe, surface projective pour « sauver la face » (Gofman). De mêmeil ne suffit pas que la discussion soit démocratique pour qu’elle soit de facto philosophique. On peut répartir équitablement la parole et l’expression de préjugés.
La discussion au café-philo devient donc philosophique quand elle échappe à la conversation qui « associe » des idées au lieu de les articuler par rapport à une question et entre elles pour structurer uneélaboration. Quand elle devient un travail, individuel et commun, sur les opinions particulières et les représentations collectives, qui s’opère pas du tout, un peu, beaucoup, et selon les moments, dans chaque café-philo, pour chaque participant d’une part, pour le groupe de l’autre. Quand chaque position émise acquiert statut d’hypothèse en tant que discutable pour validation, dans uncollectif qui s’institue en « communauté de recherche » (et pas simplement confrontation d’affirmations, encore moins affrontement de personnes), sur des questions difficiles.
C’est sur le degré d’exigence de cette mise en travail que peut et doit intervenir le philosophe, mais aussi bien tout animateur ou participant qui fait preuve d’une attitude philosophique. Qu’entendre par là ? Il ne s’agitaucunement de modéliser, mais de proposer un « idéal régulateur (Kant), quelques pistes possibles, ni systématiques ni exhaustives, mais qui peuvent être les repères de « moments philosophiques » :
Il ne s’agit donc de rien d’autre que d’en appeler essentiellement aux processus de pensée de toute démarche réflexive, plus ponctuellement à tel point de doctrine susceptible d’enrichir le débat. Et ce que l’on soit participant, ou chargé d’une fonctionparticulière : introducteur du débat, animateur, reformulateur, synthétiseur, avocat du diable etc.
Mais cette « vigilance philosophique » n’a selon nous de sens que si le philosophe se garde de certaines dérives, et en particulier :
– la confiscation de la parole. Au café-philo, il s’agit de discussion, et non de conférence. On n’est pas à l’école : il n’y a pas àfaire la leçon, encore moins à donner des leçons. La parole doit circuler le plus largement possible, impliquer le plus grand nombre de participants, et de ce fait doit être organisée par des règles (par exemple sur l’ordre, le nombre et la durée des interventions). Non parce que la qualité d’un débat se juge à la quantité des intervenants. La parole ne garantit en rien la teneur de lapensée, et c’est le silence qui est souvent la condition de la réflexion. Et l’égalité du droit d’expression n’est en rien l’équivalence du poids philosophique des positions. Mais parce qu’on attend dans ce lieu des apports des participants l’intérêt d’une réflexion que l’on veut collective. Et parce que l’interactivité réelle avec l’altérité incarnée est un puissant ferment destimulation intellectuelle au niveau individuel. Le philosophe, qui est par excellence l’homme du discours réflexif, ne doit ici abuser ni du temps ni de son expertise. Il n’a ni le monopole des questions, car une question philosophique est celle de tout le monde, encore moins celui des réponses, car une question en cache toujours une autre : chacun peut ici apporter son expérience et ses idées personnelles, le savoir que lui confèrent sa formation, sa profession ou simplement sa vie. On attend simplement de lui -et c’est de sa responsabilité- une intervention philosophiquement dense, mais brève et claire. C’est pourquoi il doit éviter :
– le terrorisme intellectuel. J’entends par là non la référence à la culture, et à la tradition philosophique, toujours enrichissante si elle accroîtl’intelligibilité du problème examiné. Mais la révérence à un auteur comme autorité en lieu et place d’argument ; l’étalement de noms, d’ouvrages et de termes techniques ; toute pédanterie qui obscurcit le débat plutôt qu’il ne l’éclaire ; et surtout l’allusion implicite – sans donner les clefs de compréhension à qui l’ignore – à tel auteur, œuvre, passage que l’onsuppose à tort évidemment connu de tous, ce qui permet d’établir sur un groupe, par connivence avec les seuls initiés, le pouvoir que confère la « distinction » (Bourdieu) d’un savoir non partagé.
– Un café-philo peut parfaitement fonctionner avec des « moments philosophiques » sans philosophe dans la salle, si l’animateur et quelques participants font preuve d’«attitudes philosophiques» comme ci-dessus définies. Inversement, il peut fonctionner à « profil bas » même avec des philosophes, si ceux-ci font des interventions longues, savantes, incompréhensibles, interviennent comme des « sujets supposés savoir », ce qui détruit l’esprit de recherche, et avec une animation « socio-culturelle » ou une gestion démocratique du groupe sans aucune exigenceintellectuelle.
Mais renversons la question. Si le philosophe peut apporter sa spécificité au café-philo, est- ce que la spécificité du café-philo peut apporter quelque chose au philosophe en tant que tel ? Nous le pensons, s’il ne se contente pas d’interpeller le café-philo, mais s’il se laisse interpeller par lui. Et ce notamment sur trois plans.
Le propos peut sembler paradoxal, puisque c’est le rôle du philosophe de déstabiliser au contraire l’opinion. Que pourrait apprendre de l’opinion celui qui a pour fonction de la mettre en doute ?
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, considèré comme un « idiot culturel » (à tort selon Garfinkel), doit être interrogé, car ils pourraient priver le philosophe de sa puissance de douter 5
, de son goût de chercher et du désir d’apprendre. Ne peut-il donc pas y avoir une « doxa », une « opinionphilosophique » ? Celle du professionnel de la philosophie incapable de « s’étonner » (Aristote) même de l’opinion, parce qu’il l’a condamnée a priori 6
?7
Le café-philo est un enjeu actuel pour la philosophie et les philosophes. Il soulève le rôle de la philosophie dans la cité (qu’il faut «rendre populaire » selon Diderot) et celui du philosophe sur l’agora. Il interroge sur la place de la discussion dans la démarche philosophique et l’apprentissage du philosopher. Et partant sur sa fonction dans l’enseignement de la philosophie. Il n’est dès lors pas étonnant qu’il soit en débat comme pratique sociale porteuse de sens dans la communauté philosophique elle-même.
Sur la discussion philosophique
– Séminaire de l’INRP 1999-2001 sur « Pratiques de la philosophie en classe terminale » (coord. F. Raffin) – Artilces de F. Raffin, M. Tozzi, M. Verhelst, M. Vignard, E. Zernik (A paraître).
– L’oral argumentatif en philosophie, CRDP Langurdoc-Roussillon, 1999.Notamment articles de M. Tozzi (p.87-186) et G. Ferrandez (p. 247-261).
– M. Vignard, « La discussion philosohique : le discours philosophique à l’épreuve de sa popularisation, Cahiers Pédagogiques, n°401, fev. 2002.
Sur les cafés-philo.
– M. tozzi, « Un café-philo bien frais », Cahiers Pédagogiques, n0385, juillet 2000.
Et quelques articlespubliés dans Diotime l’Agora, CRDP Languedoc-Roussillon (le n° 50F).
N°1, mars 1999, O. Brênifier, « Les cafés philosophiques ».
N°2, juin 1999, P. Hardy, « Vous avez dit « café-philo » ? »
N°3, sept. 1999, J.F. Chazerans, « Fait-on de la philosophie dans les cafés-philo ? », et O. Brênifier, « La pratique du débat philosophique».
N°4, déc. 1999, P. Mengue, « Café-philo : le moment agoraïque de la philosophie ».
N°5, mars 2000, Y. Youlontas, « Débats sur l’agora tarnaise ».
N°6, juin 2000,A. Delsol, « Trois ans de café-philo ».
N°7, sept. 2000, « Déclaration des cafés philosophiques ».
N°9, mars 2001, M. Tozzi, « Les enjeux de l’animation d’un café-philo ».
N°10, juin 2001, P. Mengue, « Agora et vérité dans les cafés-philo ».
N°11, sept 2001, D. Mercier « L’animation d’un café-philo : quelle spécificité ? ».
- Le café-philo de Narbonne (1996-2000), Réflexions et débats (A. Delsol, M. Tozzi).
1 – Par convention nous dirons désormais « le philosophe », sans préjuger de la question : « Les professeurs de philosophie sont-ils des « philosophes » ?
2 – Qu’est ce que la philosophie ?, Editions de Minuit, 1991, p.32-33.
3 – Marx et Sartre ont prôné pour leur part une interventiondirectement politique, et ont renouvelé la problématique de « l’intellectuel engagé ».
4 – C’est pourtant la position de Platon et Nietzsche par exemple, anti-démocrates parce qu’aristocrates de la pensée !
6 – Platon ne pensait-il pas qu’il y a des « opinions droites », Aristote que le discutable est plus de l’ordre du vraisemblable et du vrai, et Descartes qu’en morale il faut s’en tenir à des postions provisoires ?
7 – Celan’a pas toujours été le cas. Nombre d’enseignants de philosophie ont organisé des discussions après 68, dont gardent trace les recommandations sur le débat d’une circulaire de 1977.
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